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De Saint-Léonard au Périgord


Chemin du Périgord à St-Léonard
(La Rochette)

Le Chemin du Périgord à Saint-Léonard est encore mentionné au XIX° siècle sur le cadastre dit "napoléonien" (1824-1827).  L’état des Fonds de l’ancienne paroisse de La Rochette (réunie à Saint-Yrieix-la Perche à la Révolution Française) désigne également cet itinéraire. Le tracé d’interfluve de ce chemin est remarquable : sur une centaine de kilomètres, cette « pouge » parfaite franchit seulement deux cours d’eaux : la Briance à Chalucet et l’Isle entre Sarrazac et Nantheuil.  Aujourd’hui l’itinéraire ancien se confond avec des routes départementales ou des chemins vicinaux goudronnés. Pour en retrouver l’assise, nous avons tout d’abord dépouillé aux Archives Départementales de Haute-Vienne et de Dordogne tous les documents cadastraux que cet itinéraire concerne. Puis, sur le terrain, nous avons utilisé les cartes IGN au 1/25 000 correspondantes ainsi que la carte de Cassini pour la Haute-Vienne et la carte de Belleyme en Dordogne. Un instrument de navigation GPS nous a également été utile pour évaluer les distances lors d’une reconnaissance à pied du chemin (août 1999). Voici le relevé de tous les indices collectés entre Saint-Léonard et Périgueux par ce vieux chemin de crête qui doit, nous semble-t-il, être valablement balisé comme itinéraire jacquaire.


Saint-Léonard-Boisseuil


Le chemin « de Boisseuil à Saint-Léonard » épouse la ligne de crêtes et constitue un itinéraire d’interfluve parfait. Il est désigné sous ce nom sur le tableau d’assemblage du cadastre de Boisseuil (1830).  Il faut noter que ce tronçon est commun à tous les itinéraires qui reliaient Saint-Léonard à Périgueux. Il s’agit d’une section de la voie préromaine « Bourges-Bordeaux ». En quittant Saint-Léonard par la rue Aumonière, on passe devant l’hôpital qui paraît remonter au XII° siècle et qui était placé sous la responsabilité du prieur. Le chemin, ou plutôt le sentier, escalade ensuite la « Montagne des  Varaches » ou « Montagne de Clovis ». Une motte castrale désigne  la forteresse qui fut édifiée au Moyen-Age pour protéger le passage à gué de la Vienne. L’itinéraire conduit aux Allois en passant près du prieuré-cure de Saint-Nicolas des Froides Orties. La mention la plus ancienne dans les textes date de 1369.  L’ancienne paroisse des Allois est interessante à plus d’un titre : une abbaye de bénédictines avait été fondé au XII° siècle en ce lieu ( André Pelot, moine de Cluny, avait fait une visite au Allois le 1° juin 1291) . Le chemin passe par Le Breuilh ( modeste hameau de commune d’Eyjaux, Haute-Vienne) où se trouvait un prieuré du XII° siècle placé sous le patronnage de Saint-Gilles. Il est intéressant de relever sous le n° de parcelle 461 du Cadastre d’Eyjaux, 1830 ; 3° feuille B, une parcelle dite du Cimetière. Celle-ci est riveraine du chemin, ce qui est assez fréquent sur les routes de pèlerinage. On passe près d’Aureil où se trouvait une fondation canoniale, réplique locale de la célèbre abbaye de Prémontré. Les chanoines d’Aureil nommaient à trente églises. Puis la voie traverse Pouleinac (ou Poulenat) où existait un prieuré sous le patronage de Sainte-Madeleine. et Boisseuil où un hôpital est mentionné en 1454 (signalé en ruines un siècle plus tard). Par ailleurs l’église de Boisseuil est une construction romane du XI° siècle La cure était à la fois sous le patronage de Saint-Jacques et Saint-Philippe.

Boisseuil-  Saint-Jean Ligoure


De Boisseuil deux chemins rejoignaient l’ancien gué sur la Briance au pied de la forteresse de Chalucet. Ils figurent tous les deux sur les planches de l’ancien cadastre de Boisseuil. Un premier chemin désigné sur les parcelles 555 et 556 est appelé  «las Vias » . Il passait à proximité de Chez Tandeau et coupait le chemin des Gillardeix (toponyme attesté en 1280) à Pierre-Buffière. L’autre chemin est désigné sur les parcelles 478-480 du cadastre de Boisseuil sous le nom de « Chemin du Capitaine ».

En 1830, date où fut réalisé le cadastre de Boisseuil, ce chemin fait explicitement référence à un fait historique rapporté par Lecler  : «  en 1577, le sieur de Beaupré, chef calviniste, étant assiégé dans l’église de Boisseuil par Vouzelle, capitaine ligueur, en sortit l’épée à la main, tua quelques uns des assiégeants et fit prisonnier le capitaine Gallichier qu’il mena à Chalucet. » Ce chemin est aujourd’hui appelé « Chemin des Tours »  et il traverse un lotissement avant de dévaler vers la Briance.

La forteresse de Chalucet ou Chalusset , bâtie sur un éperon rocheux, n’offre aujourd’hui que de hautes murailles en ruines- cependant en cours de restauration. Important site militaire du Limousin au Moyen-Age, elle fut bâtie au milieu du XII° siècle sur les terres de l’abbé de Solignac .  Il faut noter qu’en 1150 un mandement de l’archevêque de Bourges à l’évêque de Limoges pour lui enjoindre de mettre en interdit « la chapelle du château de Chalucet ».   Cette forteresse de sinistre réputation ( ses capitaines ne cessèrent de rançonner le pays) fut ruinée par les bourgeois de Limoges en 1593. Cependant sa présence confirme l’importance de l’itinéraire de long parcours dont elle contrôlait le gué sur la Briance. Le chemin continuait jusqu’à Saint-Jean Ligoure  ( ce chemin est identifié localement au XIX° siècle comme le chemin de « Saint-Jean à Boisseuil ». Le 22 janvier 1876 fut votée par le conseil municipal une subvention destinée à la « construction du Pont de Chalucet » ). Saint-Jean Ligoure est une étape importante. Cette paroisse apparaît comme l’une des plus anciennes du diocèse où le culte de Saint-Jean existait ( présence d’un baptistère à l’époque mérovingienne).   Une maladrerie est signalée en 1574.  

Saint-Jean Ligoure-Tuquet Château


A partir de Saint-Jean-Ligoure, nous retrouvons également trace du chemin d’interfluve sur le cadastre de la commune. La feuille C de l’Etat des Sections de Saint-Jean-Ligoure (1818) précise que la parcelle 264 est dite « piece de la pouge » et que la parcelle 271 est dite « de la pouge ». Rappelons que le toponyme « pouge » désigne explicitement les chemins de crête en usage dés l’Antiquité. Cette trace du chemin nous a été confirmée. Un habitant de la commune de Saint-Jean Ligoure, M. Desroche, tient de ses ancêtres que ce chemin était emprunté au XIX° siècle par des mulets « qui transportaient le kaolin de Saint-Yrieix au moulin de Richebourg »( aout 1999).  Le chemin passe par la Croix du Coq et l’Age au Bois.  Il rejoint ensuite l’actuel CD 19 Pierre-Buffière-Saint-Yrieix.. Il dessert Château-Chervix ( vicus où l’on frappait des pièces d’or au VII° siècle)  et où se dresse une grande tour vicomtale qui dépendait, selon l’abbé Lecler, de Saint-Martial de Limoges (1307, hommage de Jean de Bretagne). Puis l’itinéraire d’interfluve  passe à proximité de Freyssinet où se trouvait un hopital Saint-Jacques (1369)  et une maladrerie. Nous reviendrons sur ce site particulièrement intéressant lorsque nous étudierons la variante Solignac-La Rochette.

Le chemin aboutit à Tuquet Château , ancien camp gallo-romain doté d’une double enceinte .qui contrôlait quatre anciens chemins. Ici le chemin se dédouble.



Tuquet Château-La Rochette


Cette variante traverse à partir de là l’ancienne paroisse de La Rochette (réunie à Saint-Yrieix à la Révolution) où la cavée de l’ancienne voie existe encore. La paroisse de La Rochette possédait, selon Lecler, une première église dés le VI° siècle qui aurait été construite par Arédius sur le lieu de son ermitage.  Mais certains y voient plutôt un lieu de culte construit par ce grand abbé de la période mérovingienne sur un carrefour important pour le rendre accueillant aux voyageurs.  D’autre part il existe également un lieu appelé l’Oradour où une cuve baptismale a été retrouvée (il s’agit peut-être d’un vestige de l’époque mérovingienne où la toponymie atteste l’existence d’un oratoire).  La Rochette est devenue après l’an Mil une paroisse autonome et son patron était Saint-Eutrope de Saintes. Une découverte particulièrement intéressante a été faite en 1958 par un agriculteur dans le grand cimetière de ce chef-lieu paroissial : il s’agit d’un monnaie espagnole identifiée par le Cabinet des Médailles de la Bibliothèque Nationale ( pièce de huit réaux frappée au Mexique entre 1557 et 1665). Cette monnaie, livrée par une sépulture pouvant dater au plus tard du XVIII° siècle, tend à prouver que La Rochette était bien située encore tardivement sur une voie de grande communication conduisant jusqu’en  Espagne . Il est en fait établi que la petite paroisse arédienne,  implantée sur un carrefour, connaissait déjà un passage important au XV° siècle. Dans le cas contraire le représentant du Chapitre de Saint-Yrieix et le procureur de la vicomtesse ne se seraient pas disputés les droits de mesures et de plaçage dans le bourg de la Rochette en 1456, comme le prouve un document exceptionnel conservé dans les archives de la Vicomté de Limoges à Pau.

"Le 31 mars 1456 vers l’heure de prime à la Rochette, lieu du diocèse de Limoges, en présence de témoins…pour le seigneur de Royère d’une part et M. Pierre  Reynaud, notaire, procureur de Marguerite de Chauvigny, vicomtesse de Limoges, …d’autre part. Il fut exposé par ce procureur qu’il était allé à la Rochette au nom de la dite vicomtesse et y avait déposé et marqué des mesures pour vendre le vin…et il avait donné licence à tous les taverniers… en particulier à Jean Deu Bort, alias Reynou, de vendre du vin au nom de la dite vicomtesse et il avait marqué sa mesure du sceau de la cour de la d. vicomtesse etc… Et il avait défendu à tous, en particulier au dit Jean, de vendre du vin au nom de tout autre, ni de mesurer avec une autre mesure, sous peine etc… Et il avait fixé le prix du vin à 6 deniers le pichet, prix applicable par tous etc.
Et aujourd’hui le dit damoiseau [ seigneur de Royère] avait interdit au dit Jean deu Bort de vendre à ce prix et de mesurer avec la mesure de la [vicomtesse] ni en son nom et ceci sous peine etc… en tant que viguier du dit lieu.
Contre les défenses le procureur avait protesté devant Bernard Meynier, sergent de la [vicomtesse] ; celui-ci avait ajourné le procureur et le damoiseau à la prochaine audience de la cour de la [vicomtesse] pour pouvoir juger leur différend avec raison etc. Et ensuite [ou en outre] le procureur avait fait ajourner le damoiseau à cette cour par le sergent de la [vicomtesse] parce qu’il exerçait son office [de viguier] sans permission de la vicomtesse etc.
De même ce damoiseau se permettait de percevoir en son nom le [droit de] plaçage dans ce lieu etc. Et que le procureur était au nom sudit [de la vicomtesse] en droit de lever tant le droit du vin que du plaçage comme seigneur justicier etc.
Le damoiseau assurant au contraire qu’il en avait seul le droit etc.
Ainsi les dites parties acceptèrent de comparaître le mardi prochain avant la Pentecôte au lieu de Saint-Yrieix, devant la vicomtesse et son conseil, jour où le damoiseau devra montrer les titres qu’il a pour percevoir etc.
Et ceci fait les parties s’accordèrent pour que Jean, le sergent de la [vicomtesse] perçoive tous les droits tant de vin que de plaçage sous la main de la [vicomtesse] et en rende bon compte en temps et lieu opportuns comme à leur supérieur etc.
Lequel Jean jura sur les saint Evangiles etc."


Ainsi que l’a souligné Jean-Pierre Thuillat dans sa thèse, l’importance des tavernes dans un bourg comme la Rochette, au demeurant fort peu peuplé, ne peut s’expliquer que par le passage de nombreux « marchands, pèlerins, et cavaliers… ». En fait l’année où se déroule cette procédure n’est pas une année ordinaire comme nous l’avons déjà écrit dans « Un village arédien sur la route de Compostelle ». Il s’agit d’une année jubilaire propre à drainer davantage de pèlerins vers l’extrême pointe de la Galice.

Le carrefour de la Rochette restait encore important, au moins localement, au XVII° Siècle : un marché se tenait à cette époque sur la place du village. En quittant La Rochette le chemin passe un peu à l’écart de Saint-Yrieix-la Perche par Montluc où des vestiges romains en particulier prouvent l’antiquité de la voie empruntée.

La Rochette – Etang du Cabaret

Un certain nombre d’indices toponymiques confirment en fait la vocation d’itinéraire de long parcours qui correspond à cette voie au moment où elle quitte le Limousin pour entrer en Périgord. On notera ainsi le lieu-dit la Maison-Neuve, riverain du Chemin du Périgord aux abords immédiats de La Rochette. La présence de ces micro-toponymes est fréquente sur les routes importantes en usage au Moyen-Age.  La création de ce nom de lieu est datée du bas-Moyen-Age et correspond souvent à des relais ou des auberges sur les principales voies de communication. La Maison-Neuve, paroisse de la Rochette, est d’ailleurs attesté tardivement (1788) comme une ancienne auberge.  On peut encore observer que cette pouge sert aujourd’hui encore de limite communale entre Jumilhac et Sarlande ( les lieux-dits La Pouge et Latrade, commune de Sarrazac, désignent ce chemin antique). Nous ajouterons enfin que des tronçons de ce chemin sont restés intacts ( large chaussée bordée de fossés par exemple au lieu-dit Le Tuquet des Fourches, commune de Jumilhac le Grand, Dordogne).

La présence d’une fontaine Saint-Martin signe la grande ancienneté de cette paroisse. Une église baptismale existait à Jumilhac  vers 480-500 puisqu’à cette date il est question « d’empiétements » des évêques de Périgueux sur le diocèse de Limoges et « d’annexions »  par les Périgordins d’un terroir proprement limousin.  Saint Rurice, évêque de Limoges, écrivit à l’évêque de Périgueux en ce sens.  Une chapelle Saint-Georges  fut fondée au XII° et XIII° siècle. La forteresse de Jumilhac est mentionnée dés le XII° siècle ( c’est aujourd’hui un des châteaux les plus visités du Périgord). L’église Saint-Pierre de Jumilhac serait de la même époque.  Il faut noter deux implantations templières : l’une à Saint-Paul la Roche, l’autre au lieu-dit de la Faye où fut fondé un prieuré au XII° siècle. Enfin un hôpital est attesté à Jumilhac en 1554.

Le chemin de Saint-Léonard au Périgord se dédouble au nord d’un vieil étang dit du Cabaret ou du Gabaret.  

(extrait de l'ouvrage: De Vézelay à Saint-Jacques de Compostelle, sur les traces des premiers pèlerins, par Christian Bélingard, Editions Sud Ouest, 2001)


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